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Publié par mohand

Je partage cette contribution qui avance un cadre conceptuel pertinent pour le changement en Algérie. Je tiens juste à souligner, comme le font les auteurs, le caractère général de ce document. Il appartient aux camarades et amis qui luttent pour l’organisation d’une transition démocratique qui ouvrirait la voie à la convocation d’une assemblée nationale constituante d’articuler les réflexions de fonds, avancées par M Z et D H, avec les tâches politiques de l’heure. Il est évident qu’il faut éviter la confusion entre la portée théorique de ce document et les attendus pratiques de l’action politique immédiate. L’éclairage qu’apporte ce texte est, de mon point de vue, inestimable. Il faudra le combiner avec l’action pratique.


Mohand

 

Contribution : DU DÉSORDRE ET DE LA RENAISSANCEContribution : DU DÉSORDRE ET DE LA RENAISSANCE

Par Morteda Zabouri Politologue & Redouane Hamza Ph.D en génie nucléaire

Nous vivons une période d’instabilité historique aussi bien à l’échelle mondiale que localement en Algérie. L’ordre ancien est en voie d’extinction et un ordre nouveau est en émergence. Dans ce contexte, beaucoup d’acteurs et de commentateurs posent le problème en termes de pouvoir. Cette perspective n’est pas privilégiée, dans ce texte, parce qu’un examen de la rupture en termes de pouvoir n’est ni féconde ni sage pour l’Algérie. C’est un jeu à sommes nulles, voire potentiellement catastrophique. En même temps, le statu quo ne peut être une réponse car lui aussi est générateur de désordre. Alors, comment faire en sorte pour que les ruptures soient utiles ? Dans quels domaines agir pour préserver l’indépendance et favoriser le développement ?

Chaque transformation de l’histoire porte en elle son propre rythme. En 1954, les Algériens se sont donné la tâche de rompre le rapport colonial. Aujourd’hui, le rythme de l’histoire impose une nouvelle tâche, au moins de la même envergure : celle de construire l’Etat algérien au-delà de la seule fiction juridique.

Ce texte esquisse les principaux paramètres de la question, à la lumière de l’histoire et de l’expérience universelle. Il s’inscrit dans une démarche résolument constructive, loin des polémiques de pouvoir et leurs rhétoriques. Il a pour seul objectif d’engager l’intelligentsia et l’élite, sans exclusive, dans une réflexion sérieuse et profonde sur la mise en place d’un processus de construction institutionnelle et d’édification de l’Etat algérien qui ne serait pas uniquement une fiction juridique, un agencement de bureaucraties et de centres de pouvoir, mais un complexe institutionnel qui fait sens pour toute la société.

Les polémiques qui caractérisent les débats sur la prochaine élection et les commentaires y afférents, suggèrent le développement d’une crise chez les élites qu’il serait simpliste de réduire uniquement à une guerre de clans pour le pouvoir. En même temps, l’inquiétude qui se dégage de beaucoup de commentaires ainsi que la peur de voir se propager les turbulences du Printemps arabe à l’Algérie ou la promesse d’une implosion qui relèguerait le pays au rang «d’Etat effondré» traduit l’intuition des commentateurs d’un enjeu bien plus large.

Par ailleurs, opposer cette tension à un benchmark de modèle idéal de démocratie génératrice de pouvoir par le suffrage universel relèverait d’un raccourci non pertinent. Ce modèle, s’il a existé un jour, n’existe plus aujourd’hui, même dans les vieilles démocraties où les lobbys s’entendent pour vendre au public un administrateur de leurs affaires. Un ténor libéral, comme Francis Fukuyam, ne manque pas de pertinence lorsqu’il oppose, désormais, les «votocraties parfois vétocraties» (au sens du pouvoir d’empêcher) aux «méritocraties» Il serait également réducteur de ne voir dans cette situation qu’un «complot extérieur», et ce, même si les intérêts des uns et des autres demeurent un facteur agissant. L’Algérie n’échappant désormais plus à la dynamique du monde : une réalité pénétrante qui affecte chacune de nos perceptions et chacun de nos comportements.

Quand bien même les luttes de pouvoir sont réelles, le plus grand défi pour l’Algérie demeure, dans un premier temps, la capacité de reconnaître qu’un Etat algérien reste à construire et, dans un second temps, l’habileté de faire converger et concentrer tous les efforts sur cette question prioritaire. C’est une entreprise de longue haleine, qu’on engage avec beaucoup de savoir et d’humilité, et qui ne saurait être l’apanage d’un processus expéditif. Tous gagneraient à s’atteler à cet immense chantier, tous perdraient à le différer. Les enjeux de pouvoir sont accessoires et sans lendemains en l’absence d’un Etat.

Cet article tire quelques réflexions d’un livre en cours de préparation sur la question de l’Etat. Il vise trois objectifs :

  1. Sortir le concept d’Etat des définitions empiriques qui aboutissent à croire qu’en Algérie, un tel complexe institutionnel est déjà établi.
  2. Poser les premiers jalons d’une base pour la réflexion sur les principaux paramètres de la question de l’Etat, à la lumière de l’expérience millénaire et universelle.
  3. Montrer que c’est la question brûlante aujourd’hui en Algérie. Et qu’elle a au moins la même envergure que la question posée par la déclaration du 1e1 Novembre 1954. Elle demande autant d’engagement, mais des moyens et une règle de conduite différents.

Nous présenterons, dans ce qui suit, quelques repères sur l’expérience historique et universelle de l’Etat. Ensuite, nous projetterons notre éclairage sur l’expérience algérienne contemporaine.

l'Etat dans tous ses Etats ET LE PROJET D'ETAT ALGERIEN

Beaucoup a été écrit sur l’Etat. Nous ne reviendrons pas là-dessus, car c’est un sujet qui dépasse le cadre de notre essai... Nous rappellerons cependant que, pour bon nombre de politologues et pour beaucoup d’écoles de pensée, le père fondateur de la pensée sur l’Etat est Saint Augustin, un enfant de cette terre. Nous nous proposons de cerner le concept d’Etat en identifiant, dans l’expérience universelle, un ensemble d’invariants que nous considérons comme des conditions nécessaires mais pas suffisantes. Premièrement, les Etats qui survivent au temps sont toujours inspirés par une profonde pensée sociale et éthique. Sans le siècle des Lumières, les pensées libérales, chinoise, islamique et les autres grandes pensées, les Etats dans ces espaces n’auraient jamais pu survivre des siècles, voire des millénaires.

Deuxièmement, les tentatives de création de l’Etat à partir d’une duplication de l’expérience d’un autre Etat — comme c’est le cas de beaucoup de gouvernements issus de régimes ou d’époques coloniales —   ne constituent au mieux qu’une étape intermédiaire vers la création de l’Etat, au pire qu’une transition vers l’Etat avorté.

Troisièmement, l’Etat est à la fois un champ d’innovation permanent et le reflet de valeurs, de normes et de traditions institutionnelles stables dans le temps long d’une société. Il devient la mémoire institutionnalisée. Quatrièmement, L’Etat est l’artisan et le garant de la souveraineté, comme l’indiquent les travaux de grande envergure de Charles Tilly.

De ces quatre invariants, il se dégage la nécessité, dans la perspective de n’importe quelle construction étatique, de faire un inventaire des traditions institutionnelles d’une société et de ses expériences étatiques précédentes. Eclairés de ces repères, on peut affirmer, dans le cas de l’histoire algérienne relativement récente, que l’Emir Abdelkader est le seul entrepreneur politique qui a tenté de penser l’Etat, et ce, malgré l’échec de son entreprise.

Plus tard, l’entreprise d’indépendance algérienne fut le produit d’une profonde et longue mobilisation, contrairement à beaucoup d’autres pays anciennement colonisés. Cependant, l’idéal étatique reste très inspiré par le processus des Etats importés, observés dans beaucoup de pays du Tiers-Monde. Ces éléments rendent compte d’une sociologie de l’intelligentsia et des élites profondément marquées par l’acculturation coloniale. En effet, les tentatives de formation de l’Etat se sont faites alors que la mémoire historique des élites et des lettrés était et demeure à ce jour, sous l’effet de l’histoire coloniale, profondément fracturée. Ce qui fit qu’après l’indépendance, les conditions du développement économique, entre autres, demeurèrent précaires.

Concrètement, le FLN, s’il fut un puissant front populaire anticolonial, demeure depuis sa formation une entité schizophrénique au sein de laquelle plusieurs cultures politiques et identités organisationnelles sont en compétition, dans un jeu de pouvoir où se mêlent implicitement des conceptions différentes, rudimentaires et parfois antagoniques du pouvoir. En témoigne la Déclaration du 1er Novembre 1954, très peu prolixe quant à la vision de construction de l’Etat indépendant, et cela malgré l’intensité et l’envergure des sacrifices consentis par la population autochtone pour la libération du pays. Une description des composants historiques qui ont joué un rôle structurant, même si elle est schématique, nous permet de mieux comprendre la confusion et le malaise des élites et ceux de la société :

  • L’armée de l’intérieur véhiculait les traditions et les valeurs paysannes d’où découlaient le fonctionnement décentralisé et polyarchique. Elle reproduisait les traditions institutionnelles de la société algérienne, même si cette paysannerie et ses institutions traditionnelles avaient subi, avec le senatus consulte, un bouleversement dont les effets se font sentir jusqu’à ce jour.
  • Le MAL G, formé de citadins socialisés dans l’école française, combattait la colonisation tout en admirant la modernité française.

La vision qu’ils avaient du monde et de la société les conduisait à la tentative de reproduction d’un Etat jacobin et à une crainte vis-à-vis de la diversité de l’Algérie, qu’ils percevaient comme une menace à l’unité nationale ou un trait de sous-développement.

- L’armée des frontières, qui avait fortement absorbé l’influence postpharaonique de l’Egypte en matière étatique, telle qu’incarnée par Gamal Abdelnasser, avait également un penchant pour un Etat très centralisé et hiérarchique.

Ces observations ne sont évidemment ni un jugement de valeur ni une sous-estimation des efforts consentis ; elles visent à ouvrir un débat serein pour cerner des produits de l’histoire, au-delà des intentions souvent ardemment patriotiques des acteurs. De plus, le FLN, au sens large du terme, incluant les partis issus de son sein et le rôle politique de l’armée, est bien plus qu’un parti politique. C’est l’incubateur de l’Etat algérien actuel.

Avec un tel processus historique, il devient plus facile de comprendre une facette du défi et de son ampleur qu’ont les Algériens à bâtir un Etat cohérent. Cependant, cette configuration de la société politique, telle que décrite ci-dessus, doit être complétée par un tableau des transformations de la société depuis l’indépendance.

QUEL BILAN SOCIÉTAL DEPUIS L'INDÉPENDANCE ?

Dans l’ensemble, la société s’est beaucoup transformée et la qualité de vie des Algériens améliorée. Cependant, elle souffre de nombreux dysfonctionnements qui l’empêchent de s’engager dans une dynamique efficace de développement. D’autant qu’on observe des glissements dangereux avec des manifestations de décomposition et de dégradation de l’éthique. Soulignons en outre que l’un des fondements des modèles étatiques est le régime foncier et le mode d’appropriation des sols et des sous-sols. Des questions brûlantes non résolues en Algérie. Pour résumer, voici les principales tendances (voir tableau).

Les observations indiquent que les conditions de formation d’un Etat cohérent et efficace n’étaient pas encore réunies — jusqu’à présent —  et cela n’a aucun rapport avec le mérite des Algériens. C’est le produit d’une multitude de facteurs historiques, dont le plus important est la destruction des intelligentsias et leurs bases économiques durant le XIXe siècle. C’est peut-être cette dernière tâche — réunir les conditions de la cristallisation d’une pensée politique profonde ancrée dans l’histoire et tournée vers l’avenir — qui devra être inscrite au cœur de l’agenda de l’édification de l’Etat. Dans cette perspective, il est important de souligner que les «compromis» entre les différents fragments des élites d’Alger ne suffisent pas, car ces élites ne sont qu’un des microclimats de l’Algérie. En témoignent les tensions au sud du pays.

Nous avons examiné, à ce stade, la dynamique de la société politique et celle de la société, il nous reste une dimension tout aussi importante à considérer dans un effort de recensement des paramètres-clés de la construction d’un Etat ; il s’agit de la compréhension fine des dynamiques du contexte mondial. C’est d’autant plus important que l’Algérie est exceptionnellement sensible aux transformations mondiales depuis des siècles. De plus, tout indique que, pour une bonne part, les contradictions qui agitent l’Algérie aujourd’hui sont un prolongement local des enjeux et mutations en action à l’échelle mondiale.

CONTEXTE DE LA POLITIQUE MONDIALE

Incontestablement, un nouveau monde est en émergence, dans lequel l’Occident ne sera plus le seu fixateur des normes et standards Des restructurations de grande ampleur sont imminentes. La compréhension de cette restructuration est de grande importance. Bien que ce ne soit pas l’objet de ce texte, nous présentons dans ce qui suit les principales conclusions sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement.

Ce nouveau monde, comme l’indiquent de nombreuses études qualitatives et quantitatives, est en gestation depuis près de 40 ans e' ressemble par bien des aspects au monde pré-Occident. En son centre se trouvent la «nouvelle route de la soie» et l’islam (ce dernier faisant l’objet de luttes intenses portant sur les parties de l’héritage civilisationnel à mettre en valeur et en cohérence avec l’époque). qui redevient une variable politique incontournable. En Algérie, l’islam a toujours été une grande ressource institutionnelle, même si dans les années 1990 il fut instrumentalisé à des fins géopolitiques. Reste à savoir si ce nouveau/ancien monde se fera avec, sans, à côté de ou malgré l’Occident (tout ou partie). Au cœur de ces différents scénarios possibles se mène une bataille plus ou moins violente (Irak, Ukraine, Syrie, Mer de Chine,...) entre, d’une part des intérêts qui s’agrippent au monopole et, de l’autre, une galaxie d’acteurs qui bâtissent un monde polycentrique plus inclusif.

Le monopole — qu’il soit de la puissance, de la monnaie de référence, du contrôle de l’allocation des ressources ou de l’établissement des normes et standards en dehors desquels une organisation est marginalisée ou traitée de délinquante — conduit les acteurs qui le défendent à une politique névrotique.

Le Consensus de Washington, qui avait codifié le cadre de concentration de ce monopole, paraissait au départ un processus triomphant, mais il n’en reste maintenant qu’une capacité de nuisance et une impossibilité de réaliser des gains stratégiques. Les exemples de l’Irak, de la Syrie, de la NSA ou encore le traitement de la crise économique en sont autant d’indicateurs éloquents.

Plus profondément, cette névrose montre que les acteurs concernés poursuivent une utopie et font dans la fuite en avant dans le «spin» de l’information, le contrôle du message et la manipulation des statistiques : tous sans rapport avec la réalité. La saveur libérale qui a coloré cette utopie n’a rien à voir avec la tradition libérale. Elle ressemble plutôt à l’expérience mercantiliste espagnole qu’Adam Smith jugeait «sans lendemain». De même, la saveur démocratique bruyamment promue ressemble davantage à une nouvelle forme d’Inquisition.

Les artisans de l’ordre alternatif ne manquent pas non plus de défis. En plus de gérer la névrose ambiante, ils font face aux difficultés intrinsèques d’une restructuration multidimensionnelle exigée par la mutation en cours et la forte demande sociale qu’elle libère. Par exemple, la taille du monde émergent est telle que la tension est très forte entre les questions cruciales de l’emploi, de l’accès aux ressources de base et de l’écologie. S’y juxtapose un émiettement politique hérité du dernier siècle, qui ne facilite guère la gouvernance.

Le grand reformatage du monde est en cours, mais il est d’une complexité historiquement inédite. C’est une révolution rampante qui touche toutes les sphères sociales concomitamment. Cette configuration génère un jeu stratégique original et paradoxal. Bien que deux pôles qui s’affrontent pour la survie, ce qui, par le passé, se traduisait par des guerres d’envergure, aujourd’hui ces pôles évitent que cet affrontement dégénère en conflit d’envergure. D’un côté, le pôle monopolistique dans sa dynamique chrysogène tente de déployer son arsenal de coercition pour trouver un nouveau rapport d’équilibre global qui lui soit favorable. De l’autre côté, le pole émergent cherche à consolider les bases structurelles de ses transformations et à modifier la structure du système international.

Cette dynamique des enjeux et des stratégies se retrouve projetée également à l’échelle régionale. Au Moyen-Orient, par exemple, les convulsions portent sur l’alternative au monde structuré par les Accords de Sykes-Picot (signés en mai 1916 entre la France et la Grande-Bretagne pour le partage du Moyen-Orient) qui a épuisé ses capacités. Dans ce cadre, il y a une forte sollicitation des référents islamiques dans la promotion d’une solution. Cependant, ces référents font l’objet de réappropriations différenciées par les acteurs de la région.

Un autre exemple plus proche de notre sujet, en Algérie et dans son voisinage. Le dilemme est évident. La stabilisation de la région nécessite une transformation de la géographie politique et des institutions pour faire émerger un ensemble efficace et fluide. Pourtant, les investissements privilégiés se résument quasi exclusivement à la lutte contre la déstabilisation, d’où découle un statu quo intenable.

Pour résumer, c’est une période très originale qui ne se produit que rarement. Dans ce vivier global se mêlent des leaders exceptionnels, mais aussi des entrepreneurs politiques charlatans. Dans le domaine des affaires se déploient de grands entrepreneurs et des opportunistes mafieux.

Nous avons examiné les principaux paramètres au travers desquels l’Algérie devrait se frayer un chemin pour résoudre la question fondamentale de l’Etat, passage obligé pour préserver sa cohésion et se protéger de convulsions aux conséquences imprévisibles.

L'ALGÉRIE À L'ORÉE D'UN NOUVEAU MOMENT HISTORIQUE

Après 1954, période pendant laquelle la société s’est cristallisée pour rompre le rapport colonial, s’ensuivit la période d’après-guerre qui fut un moment de convalescence, mais aussi un moment où se sont libérés toutes les frustrations, les fantasmes et les contradictions accumulés pendant la période coloniale. La société passe d’une forme d’apartheid (indigénat) à un ordre nouveau, marqué par une démarche confuse, par le volontarisme velléitaire où il devenait de moins en moins possible de répondre aux besoins de la société, en particulier les catégories des jeunes générations.

Devant ce polygone de contraintes, il est évident que pour préserver l’indépendance et éviter le chaos, le moment est venu de se doter d’un Etat qui n’est plus uniquement une fiction juridique, un agencement de bureaucraties et de centres de pouvoir, mais un complexe institutionnel qui fait sens pour toute la société. Dans ce contexte, il est plus sage et plus cohérent de relativiser l’importance des questions de pouvoir pour s’atteler à créer les conditions d’un processus fondateur de l’Etat comme contrat social, enraciné dans l’histoire, adapté à la nouvelle complexité de la société algérienne et ajusté sur les opportunités et contraintes du contexte mondial. D’ailleurs, en Algérie, de nombreux observateurs et acteurs de la scène politique posent déjà le problème en termes de système ou/et de régime. Ces concepts nous paraissent ambigus parce qu’ils peuvent renvoyer à la fois aux questions de pouvoir ou à celles de la construction de l’Etat. En ce qui nous concerne et par souci de clarté, nous envisageons la question exclusivement sous l’angle de la construction de l’Etat. C’est une tâche de longue haleine, qui requiert beaucoup de tolérance, de dévouement et de modestie. Mais c’est aussi et surtout une grande école dans laquelle chacun devrait se mettre en mode «apprentissage».

Les différents éléments, brièvement évoqués dans cet essai, sont autant de paramètres qui entrent en considération dans la formation d’un Etat. Dans le cas de l’Algérie, nous sommes «au milieu du gué». Des transformations de la société depuis 1954, les acquis et les régressions dans différents domaines font que le passage à un palier qualitatif est crucial pour ne pas perdre l’acquis de l’indépendance.

Une forme de convalescence postcoloniale est achevée et un nouvel enjeu est à l’ordre du jour celui de construire l’Etat Algérien.

Cette question n’est pas l’affaire exclusive des gouvernements du moment. C’est celle de l’intelligentsia dans sa multiplicité et celle de toutes les élites dans la diversité de leurs intérêts. La condition première est de reconnaître que c’est la question prioritaire, qu’elle n’est arrivée à maturité que maintenant et qu’il est crucial d’admettre qu’elle ne peut plus être différée.

L’autre condition incontournable est l’élaboration de «règles d’engagement» permettant d’asseoir un débat serein, ouvert sur toutes les dimensions de cette question. Les gens de pouvoir, s’ils sont éclairés, gagneraient à faciliter ce processus sans chercher à le contrôler.          M. Z. / R. Z.

 

* MORTEDA ZABOURI est politologue au Canada. II a enseigné les sciences politiques à l’université de Montréal. Il a été membre de la commission 2005 (dans les années 1990) avec les regrettés Djilali Liabès et M’hamed Boukhobza. Il a été coauteur d’un livre sur le développement en Algérie.

email: morteda@hotmaiI.fr

DEDOUANE HAMZA détient un Ph.D en génie nucléaire du MIT, il est président d’AItair, une PME qui œuvre dans le conseil en management et dans les technologies de l’information et de la communication.

email : rhamza55@gmaiI.com

 

TYPE

TENDANCES

Structurel

Les Algériens se sont relativement réapproprié leur territoire après la longue exclusion de la période coloniale. Cette tendance reste cependant anarchique, largement improductive et fortement littoralisée. En outre, l’urbanisation aujourd’hui est une réalité qui concerne 80% de la population.

Structurel

Le niveau de vie des Algériens s’est considérablement amélioré, mais il demeure fondé pour l’essentiel sur une redistribution précaire et irrationnelle des revenus pétroliers.

Culturel/

Structurel

L’analphabétisme a sérieusement reculé, cependant les établissements d’enseignement, après un effort d’une décennie au lendemain de l’indépendance, se sont progressivement dégradés. Ils ne sont aujourd’hui ni des cadres éducatifs ni des centres de formation.

Culturel

Les Algériens demeurent artificiellement polarisés entre des visions du monde portées par deux langues dominantes, chacune véhiculant des éléments de projets sociétaux différents. Ces deux langues sont désormais les prismes à travers lesquels l’Algérien, toutes catégories sociales confondues, appréhende le monde dans sa globalité.

Culture

Le sous-développement culturel demeure une réalité. Il concerne autant les cercles religieux que ceux des arts ou de la pensée. Ces cercles n’arrivent pas à structurer une identité capable d’apaiser les contradictions sociales et à bâtir un cadre éthique indispensable à toute société.

Culture

«Nif» et «rajla» restent des valeurs traditionnelles pivots dans la société. Elles forment le fil conducteur d’une longue histoire et un paramètre d’un édifice institutionnel efficace. Ces valeurs, pour le meilleur et pour le pire, se sont cependant dangereusement découplées d’une tradition de vénération et de modestie face au savoir.

Culture

L’intelligentsia s’est diversifiée, elle s’est ouverte sur différents mondes. Elle demeure désabusée et reste pour une bonne part plus ouverte au savoir universel qu’à la connaissance des problématiques algériennes. C’est vrai pour les sciences sociales, mais également pour les autres disciplines. Elle est également fragmentée et sans assises institutionnelles crédibles en Algérie.

Culture/

Politique

Le patriotisme reste vivace, il a été un levier défensif important contre la déstabilisation. Cependant, il n’arrive pas à cristalliser un contrat social et devenir le véhicule d’un élan de développement porteur de civilisation.

Politique

Les centres de pouvoir se sont démultipliés, mais ils ne reposent que rarement sur des légitimités régionales, communautaires, religieuses ou corporatistes. Pis, leurs interactions tendent à couper les élites de la société et engendrent une spirale d’inefficacité de l’action publique.

Politique

Les relations extérieures se sont diversifiées, mais elles n’arrivent que sporadiquement à être source de développement. Elles tardent également à concevoir la promotion d’un ensemble régional pertinent.

Politique/Economie

La gouvernance publique a enfanté une prolifération bureaucratique anachronique.

Economie

Le potentiel d’entrepreneurship est immense et des foyers d’entrepreneurs existent. Cependant, le déficit de confiance, l’incertitude et le désordre bloquent une mutation vers un processus de création de valeur à la mesure du potentiel.

 

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