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Publié par mohand

Mohamed Kacimi. Romancier, dramaturge et essayiste

« Il faut qu’on sorte de la mythologie d’Octobre 1988»

 

« Il faut qu’on sorte de la mythologie d’Octobre 1988»
| © D. R.

Mohamed Kacimi prépare actuellement à Paris, avec d’autres auteurs, un recueil de textes sur les révoltes arabes. Le romancier et dramaturge a participé à un débat sur la production romanesque et la critique littéraire au 16e Salon international du livre d’Alger.

-Pourquoi les écrivains, artistes et intellectuels arabes, algériens surtout, ne disent rien sur les crimes abominables des régimes syrien et yéménite, à part quelque rares exceptions ?


Je viens de passer un mois en Tunisie. Et j’ai travaillé pendant des années sur le Yémen. J’ai été étonné par l’absence de réaction et de curiosité en Algérie par rapport à ce qui s’est passé en Tunisie. Il est curieux que des intellectuels algériens n’aient pas fait le déplacement en Tunisie pour témoigner et assister aux changements exceptionnels dans ce pays voisin. On se sent honteux d’avoir été dépassé par quelque chose. Il y a un sentiment de fierté, presque de schizophrénie d’Algériens disant : «Nous étions aux origines de tout cela !» Nous sommes dans une espèce de repli honteux sur nous-mêmes comme si les autres avaient réalisé notre rêve à notre place, surtout par rapport à la Tunisie.

 

-Idem pour l’Egypte...

 

Oui ! Comment avec ce sentiment de supériorité, complètement incroyable par rapport à un pays aussi décadent comme l’Algérie et qui se croit toujours au-dessus des autres, peut-on voir ce qui se réalise ? Je crois que pour une large part, ce comportement est lié à cet état d’esprit. Il faut qu’on sorte de la mythologie d’Octobre 1988 ! Nous ne faisons que cela : la mythologie 1954, la mythologie 1962, la mythologie 1965, la mythologie 1982… Comme si notre histoire était derrière nous ! C’est quand même dramatique. Le monde bouge. Le Yémen, qui n’est pas un pays attardé, a connu un certain processus démocratique. Les révolutions qui se réalisent dans d’autres pays doivent amener les Algériens à se poser des questions sur les positions de frilosité et de honte qu’ils ont adoptées.

-Et d’où vient cette fierté ?

 

Je crois qu’elle est liée au fait que nous n’ayons pas eu d’histoire et que cette sorte de virilité et de redjla nous sert d’identité nationale. Face à un peuple qui n’a pas construit son histoire et qui n’a pas élucidé tout son passé depuis les origines et jusqu’à aujourd’hui, il y a un fantasme collectif qui fait l’Algérien et qui fait l’Algérie. Il s’agit de quoi ? «L’Algérie, plus grand pays d’Afrique, plus de 2 381 741 km2 de superficie, le plus beau, le plus vaste….» Après cela, qu’existe-t-il en réalité ? Un pays en crise où la démocratie n’existe pas, le chômage, pas de projet, pas d’avenir…

-Est-il vrai que les émeutes d’Octobre 1988 étaient «une révolution démocratique», comme cela est souvent évoqué dans les cercles officiels d’Alger ?

 

Ce n’est pas vrai ! Nous avons tous été témoins. C’était une jacquerie. A l’époque, j’avais écrit des articles violents contre Ali Ammar qui avait qualifié les événements d’Octobre 1988 de «chahuts de gamins». Pour moi, l’émeute de 1988 a été canalisée par les islamistes. Nous n’avons pas suivi de processus démocratique avec la démocratie comme exigence tel que cela existe actuellement en Tunisie. En 1988, la démocratie nous est tombée sur la tête alors que personne ne l’avait demandée. Cette «démocratie» a été jetée en pâture à une foule qui n’en voulait pas. Actuellement, le peuple tunisien dit : «Je veux un processus démocratique», «Je veux une Assemblée constituante»… Donc, on ne peut pas parler de «révolution démocratique» en 1988. Nous avons vu que les choses n’étaient pas préparées, planifiées ou pensées. Octobre 1988 a engendré le FIS et les islamistes…

-Une révolution est-elle possible en Algérie ?

 

Je ne sais pas si une révolution est possible en Algérie. Des analyses ont fait ressortir l’idée d’une société algérienne frileuse, convalescente, qui sort d’une décennie noire et qui ne veut pas s’engager dans d’autres processus d’instabilité comme c’est le cas de la Syrie ou de l’Egypte. Mais tant qu’on aura cette rentre pétrolière, il y a cet Etat qui est en mesure de corrompre d’une manière collective. D’autres Etats achètent les voix lors des élections, chez nous, l’Etat achète le silence de tout un peuple !

-Où est l’élite algérienne ? Elle n’est pas la locomotive de la société, effacée…

 

Avons-nous des élites ? La société algérienne a été tellement déstabilisée. Elle a été démantibulée par la présence coloniale. Pendant plus de dix ans, une guerre interne a disloqué la société civile et décimé l’intelligentsia. Il est difficile de parler d’élites aujourd’hui malgré l’existence de voix éparses et isolées qui s’expriment ça et là. On ne peut pas parler d’élite comme celle qui existe en Tunisie ou en Egypte. Dans ces pays, la charpente de la société est plus solide sur les plans culturel, social et économique.

-Faut-il s’inspirer des exemples tunisien et égyptien pour construire une nouvelle élite ?

 

S’inspirer, non. Les journalistes et les intellectuels doivent suivre de près ce qui se passe dans ces pays. En Tunisie, j’ai suivi des débats, des manifestations revendiquant la laïcité… J’ai bien connu la Tunisie bien avant la révolution, et je suis émerveillé, même si les choses ne sont pas encore tranchées. Je ne suis pas naïf, mais j’avoue mon émerveillement pour la capacité d’imagination et de revendication de la société tunisienne qui a réussi, petit à petit, à créer un véritable espace de débat public et politique. Il y a des avancées. La loi sur la parité est exceptionnelle. Les Algériens sont, eux, toujours en retard.

 

Le problème de l’Algérie ressemble à celui qui a tous les atouts, qui joue à la belote et qui est toujours dedans. Tant qu’on n’a pas fait un bilan de notre réalité et qu’on ne s’arrête pas de nous voir plus grand que nous sommes, on ne sortira pas de la crise. Il faut mettre les choses à plat et dire que nous sommes un pays inculte, un pays où il n’y a pas d’intelligentsia, où il n’y a plus de libraires, où les gens ne lisent plus, ne pensent plus, ne discutent plus… Il faut rompre avec ce complexe de supériorité pour pouvoir avancer.

Bio express :

Né en 1955, Mohamed Kacimi est poète, romancier, dramaturge et essayiste. Le Mouchoir, son premier roman, est publié en 1987. Il écrit ensuite, en collaboration avec Chantal Dagron, deux essais : Arabe, vous avez dit arabe ? paru en 1990, et Naissance du désert, deux ans plus tard. Son deuxième roman, Le Jour dernier, est publié en 1995.

Dramaturge, il publie 1962, évocation de l’Algérie (1998) qui remportera le prix Lugano du théâtre. Suivra un récit-théâtre en 1994, Les Confessions d’Abraham. En 2001, il élabore L’Encyclopédie du monde arabe et reçoit, en 2005, le prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la francophonie.

 

En 2008, il coécrit avec la Libanaise Darina Al Joundi, Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter. On lui doit, entre autres, deux livres pour  jeunesse : Aujourd’hui en Algérie et Bouqala. Il est actuellement délégué général d’Ecritures du monde, association organisant des résidences d’écritures internationales.

Fayçal Métaoui
 

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