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Publié par mohand

 

 

Janvier est le mois de la fondation, en 1966, du parti de l’avant-garde socialiste (Pags), c’est aussi celui de sa liquidation en 1993. A ce jour, aucun écho dans les médias algériens sur ce double anniversaire. Notre blog ne participera à ce concert du silence.


Cet article du journal l’Opinion, aujourd’hui disparu, avait été publié quelques jours avant la pseudo « autodissolution » du Pags, parti des communistes algériens.

 

A propos de l’entretien publié dans le quotidien L’Opinion, n°187 du 18 janvier 1993.

 

Abdelaziz Saoudi, interviewé dans cet article, était membre de la direction exécutive clandestine du Pags, jusqu’en 1982. Militant du Fln de 1960 à 1962, il adhère au Pca, en août 1962. Délégué d’Alger au 5ème congrès de l’Ugema de 1963 où fut créée l’Unea autonome, il arrête ses études de biologie et devient salarié en septembre 1963.


 Il assure, en 1964-65, avec le vétéran Mahmoud Latrèche, la direction de la section d’El Biar du Parti communiste où il travaille particulièrement à l’implantation du parti parmi les lycéens.


Parallèlement, Il milite à l’organisation de jeunesse « JFLN », à El-Biar, puis coordonne, en 1965, sa fédération du grand Alger. Il était membre du conseil national de la JFLN au moment de son arrestation, en août 1965, pour opposition au coup d’Etat du 19 juin 1965.

 

A la prison des « 4-hectares » d’El Harrach, il participe à la conférence de l’Orp qui décidera de la fondation du Pags, le 26 janvier 1966.


Après 18 mois de prison, il travaille à la centrale syndicale Ugta pendant deux ans, jusqu’à la caporalisation de ce syndicat par le FLN à l'automne de 1968. Il sera ensuite journaliste à la radio « Chaîne 3 ». Depuis sa libération, il est membre du comité de la fédération d’Alger du Pags, sous la direction de Djelloul Nacer.


Pour éviter une nouvelle arrestation, il entre en clandestinité, en février 1971. En clandestinité, dans les années 70, Abdelaziz dirige la fédération d’Alger du Pags, il préside la commission syndicale du parti et supervise celles des jeunes et des femmes. Il est aujourd’hui retraité, vit à Vitry-sur-Seine, en France et s’occupe de ce blog.


« Francis », dont il est question dans l’article est actuellement conseiller à la  présidence de la République.

 

Synthèse http://www.algerieinfos-saoudi.com, 29 janvier 2012

 

 

Les pieds dans le rouge

 

 

Abdelaziz Saoudi se définit comme communiste et Jijélien. Il nait en 1944 à Jijel, et y entre en politique, avec l’adolescence. Saoudi n’avait pas 18 ans lorsqu’il adhère au PCA : « l’identité communiste est une adhésion anthologique à une philosophie. Les lignes politiques changent, de congrès en congrès, pas les aspirations communistes : défense des salariés, perspective de démocratie sociale, une connaissance possible de la réalité sociale qui permet aux hommes de le libérer du carcan dans lequel il vit pour anticiper pour que tout le monde ait des chances. C’est ce qui nous a motivé et qu’on a retrouvé chez Marx et d’autres ».

 

Saoudi défend, contre l’actuelle direction du Pags, l’idée de la nécessité d’un parti communiste « pour qu’émerge une mouvance de gauche en Algérie. Pas un noyau dur, non, mais un parti des communistes avec l’idée que, dorénavant, le parti c’est la création de chacun. Et où chacun peut, à un moment ou un autre, exprimer les désaccords. Il faut que cela fonctionne au grand jour, à l’intérieur et à l’extérieur du parti. Ce sont des mœurs nouvelles. Elles anticipent sur l’esprit de tolérance démocratique ». De manière plus large, il plaide pour l’existence « de parti politique, comme moyen de purifier le paysage algérien de chadlisme. Des partis affichant clairement leurs drapeaux, fondés sur des intérêts nets, des amitiés fortes. Une cohésion qui rendra l’Algérie cohérente. Sinon, tout se mélange, rien n’est intelligible ». Et il critique la persistance du recours aux fronts, « ces ectoplasmes qui gênent l’expression publique.  Je considère que depuis 1988, il n’y a pas de partis mais des « choses » politiques, des regroupements qui eux-mêmes s’intitulent fronts ; deux ou trois rassemblements. Malgré les défauts qu’ils engendrent les partis sont des piliers de la démocratie, parce qu’ils permettent d’identifier les intérêts honnêtement. A la condition qu’il y ait une Charte, une Constitution républicaine, un système où les citoyens aient une succession de droits : les droits individuels, de coalition et le droit de choisir des représentants dans les institutions. Des droits concrets que l’histoire a confiés à des partis. C’est l’expression d’une société civilisée ».

 

Abdelaziz Saoudi est devenu permanent de l’appareil clandestin du Pags en 1970. En février 1971, il entre lui-même en clandestinité, puis sera condamné par contumace à cinq ans de prison par le tribunal militaire de Blida, en décembre 1971.

 

En 1983, à la suite d’un arrangement entre le Pags et le pouvoir, le même tribunal est à nouveau saisi et annule son premier jugement. Le PAGS le pousse alors à s’installer en France en 1984 et c’est en 1989 qu’il cesse tout lien organique avec ce parti. Il avait contribué à sa création, en janvier 1966, alors qu’il était en prison. Aujourd’hui il vit en région parisienne, s’intéresse au mouvement associatif maghrébin des banlieues, et a repris l’exercice de son métier : le journalisme, entamé en 1963 entrecoupé de parenthèses dans la plus longue était remplie par sa présence dans le noyau de direction du PAGS clandestin.

 

C’est de cette période qu’il tire la révélation compte tenu dans cet entretien : la présence de Francis, un agent des services dans le bureau politique du PAGS. Pour mieux en assurer « une mort annoncée ».

 

Le PAGS n’a eu ni la primeur, ni l’exclusivité des infiltrations policières. Après avoir évoqué le Prs de Boudiaf le Ffs d’Aït Ahmed et le passage dans leurs rangs d’hommes devenus plus tard des grands commis de l’état, Saoudi cite cette récente interview Kasdi Merbah où, aux hauts « faits d’armes » des services, il inscrit l’infiltration de l’Orp, l’organisation d’opposition au coup d’Etat de juin 1965. Pourtant, Saoudi considère que ce qui s’est passé dans les années 80 n’est plus, comme « sous Boumediène, lié à un travail d’infiltration, à un mobile intrinsèque de sécurité mais est intégré au « césarisme » de Chadli. Un système de contrôle politique, une perversion introduite et utilisée par le régime de Chadli ».

 

Ce que Saoudi appelle « le césarisme présidentiel » marque, entre Boumediène et Chadli, « une différence de nature politique de l’institution présidentielle. Le propre du césarisme, c’est d’être a-constitutionnel, c’est de recourir à des formes de pouvoir, à des mécanismes des décisions politiques qui ne peuvent décemment être codifiés. Le césarisme présidentiel en Algérie, c’est complexe d’éléments a-constitutionnels qui sont, d’abord, utilisation des services de sécurité, leur prééminence dans l’élaboration de la décision et de son application, les interférences claniques régionalistes, c'est-à-dire les réseaux d’influence, et une perversion mafieuse. Tout cela est imbriqué. Ce sont des méthodes obliques qui traversent les institutions. En fait, tout le monde sait ce que c’est : on ne passe pas par des institutions normales, les problèmes ne sont pas soulevés dans les cadres normaux. Et la seule manière de connaître les règles d’un système qui n’en a pas, c’est de ne pas en avoir soi-même ».

 

L’émergence du « césarisme » coïncide, selon Saoudi, « avec fin 1970, la liquidation de la gauche et des syndicats, leur évacuation du champ de la décision politique de masse, et la mise à l’écart de l’armée de la décision politique. De l’armée en tant que telle, entendons-nous bien. Le césarisme, ce n’est pas un appui sur l’armée en tant qu’institution, comme au temps de Boumediène. Ce sont des méthodes de direction qui sont liées elles-mêmes aux influences dominantes : l’esprit de clan, les réseaux, l’émergence de l’individualisme. Même les simples citoyens sont tombés dans le panneau. Le Baril était à 40 dollars ! C’est le congrès du Fln de 1983 qui a parachevé la mise en place du césarisme. Il s’est consolidé au rythme même du développement de l’économie occulte et parasitaire, prenant appui sur les ponctions opérées sur nos ressources à l’exportation. Dans ce système, les règles du marché national et international, les normes d’efficacité sociale, doivent être contournées et, pour cela, ni les circuits ni les mécanismes économiques ne doivent être assujettis à l’Etat de droit. Ni même aux « lois spontanée du marché ». Cette forme de pouvoir est en général admise par les partenaires internationaux lorsqu’elle leur garantit des rapports stables et avantageux avec l’économie utile, notamment le secteur des hydrocarbures ».

 

Dans l’analyse qui est celle de Saoudi, le «césarisme » n’est pas mort avec le départ de Chadli : « C’est le thème de l’un de mes articles refusés par la presse française. J’estimais que la démission de Chadli et la venue de Boudiaf était un grand pas franchi par l’Algérie. Mais je posais deux questions : Est-ce que la volonté politique de Boudiaf de rompre les amarres avec le césarisme pourra déboucher, ou bien, le mort saisira-t-il le vif ? Ce qui veut dire que je n’excluais pas l’hypothèse d’une surenchère dans « la stratégie de la tension », même dans le cadre d’une stratégie anti-FIS forte, de telle sorte à remettre en selle l’ancienne politique de pompage et d’évaporation des richesses nationales ».

 

C’est le 22 janvier 1993 que sera convoqué le congrès où le PAGS décidera de son autodissolution. Plus précisément, l’entérinera, car, pour Saoudi, « l’Opa montée contre le Pags au début des années 80 est en voie de finition. Par trois mécanismes : un groupe, obstacle après obstacle, a pris la direction du parti, il a créé le Fam, et le Pags, enfin, s’est vidé du trois quart de ses militants. Un travail de flic, d’entretien de doutes, de suspicions et de calomnies a opposé les militants les uns aux autres et a déçu les idéaux. C’est pourquoi tant de gens l’ont quitté. Ce qui était fort dans le Pags c’était des rapports humains de qualité supérieure. Mais avec ces méthodes c’est la bassesse qui s’est emparée du parti. »

 

Saoudi plaide pour « la réappropriation du Pags », tout en constatant : « C’est un grand problème que ceux qui sont appelés à refonder l’identité communiste moderne soient en dehors du parti ». Le fait qu’il ait ainsi « volé en éclat » est un exemple de cette évolution que Saoudi avoue « n’avoir pas bien comprise. Je n’arrive pas à me dépêtrer de l’idée que, quelque part, on a fait entrer le mouvement démocratique dans un couloir qui, à un moment donné, gripperait la démocratie. C’est ce qui s’est passé. Doit-on simplement raccorder ce fait à la légalisation du Fis ? Je pense que, profondément, on a raté une étape intermédiaire. Une étape de mise à plat des choses, dans un sens positif. Disons : enlever Chadli et essayer d’assainir tout cela. Intuitivement, depuis 1988, je ne partageais pas le chemin global suivi. Pour moi, la priorité absolue c’était de casser le chadlisme, car, par delà Chadli et l’aspirant à la succession, Madani, se posait un problème structurel à ce type de régime : « la stratégie de la tension ». Cette manipulation des extrêmes, frères musulmans contre gauche, avec laquelle en 1977 Boumediène voulait rompre. Les groupes et stratégies illégales convergent de l’intérieur et de l’extérieur de l’Etat pour dominer artificiellement le paysage politique par la force et la manipulation. Seulement, le chadlisme n’est pas une vaste parenthèse. L’establishment politique a été profondément influencé par lui. Et la gravité de la situation est liée au fait que tout l’espace politique était occupé par l’establishment. Dans chaque parti, dans chaque mouvement, les débats de fond étaient connectés à de luttes de pouvoir. Et il y a encore ce phénomène d’atomisation, qui est en lui même un sujet d’études tant il est universel. Cette atomisation du corps social, de la société civile qui est un des effets et un des leviers du présidentialisme, du césarisme, par le biais de mécanismes occultes ». Dont ces mécanismes qui on placé « Francis » dans le bureau politique du Pags durant dix années.


Saoudi était opposé à la légalisation du Fis : « dans le parti, nous n’avons jamais pu mener un véritable débat sur ce point qui était devenu évident, l’interpénétration entre l’Etat et le Fis, entre le Fis et certains milieux et Chadli.»


En juin 90 et 91, il s’était exprimé pour le boycott des élections et appelait, en mai 91, à l’intervention de l’armée, ou plus précisément à ce que se dessine « un pacte républicain entre le peuple et l’armée ». De son point de vue, c’est le principal ratage historique d’Octobre 1988 « où cette possibilité d’une jonction pour un redressement de la situation existait sur le terrain. Elle a été sabotée le jour J, lorsqu’à Bab-El-Oued, l’armée a tiré sur le peuple. Les islamistes ont joué sur ce syndrome entre les jeunes et l’armée ». Aujourd’hui, Saoudi considère que « l’armée s’est inscrite historiquement dans la défense des institutions républicaines. Elle est le principal pilier de l’Etat qui reste debout. Mais elle n’a pas rompu toutes les amarres avec le chadlisme. L’armée a jugé, pour des raisons qui sont les siennes, qu’il ne fallait pas rompre. C’est un jugement erroné car, selon moi, il faut qu’à un certain point, un pouvoir, une institution, une nation se délestent. Ceci étant, je considère très important que l’armée préserve son unité autour d’un pacte républicain. Tout le problème étant d’organiser une transition. Les Algériens peuvent assumer cette idée d’une « délai de latence » pour sortir des crises actuelles. Mais, il faut que cette période de transition soit exposée dans ses tenants et ses aboutissants. Et cela implique, d’une manière ou d’une autre, un pacte entre l’armée et le peuple. Quels en sont les contours ? Les Algériens doivent avoir la possibilité d’en débattre. Pas forcément par un grand coup de Charte, comme ne 1976, mais qu’il y ait un dialogue diffus dans la société. Le pays a besoin d’une parole qui reconstruise ».


Et de « transparence » qui dissipe le « brouillage » par lequel, aujourd’hui, beaucoup se perdent et ne savent pas reconnaître les leurs.

 

Malika Abdelaziz

 

 

Qu’est-il arrivé au Pags ?

 

A.Saoudi : C’est la rencontre de nombreux facteurs et c’est un débat qui reste à engager, ensemble. Tous ceux qui ont plus donné que reçu ont le droit de se poser cette question. Moi, j’ai des pistes. Le poids de la clandestinité où il arrive souvent que les cadres aient une autonomie de décision qui est assez grande. Cela entraîne l’esprit de clan : « J’ai mon secteur, mon appareil » et le fonctionnement du parti devient un rapport de forces entre responsables. Dans une situation de légalité, le brassage est plus grand et il y a eu décalage entre le brassage opéré (la composante multiple du Pags) et les formes d’organisation qui l’ont bloqué. Les militants ne se connaissaient pas de secteur à secteur. Les cadres n’étaient pas connus. Les conflits étaient contenus, limités à certaines sphères. Des discussions sur tel ou tel aspect étaient volontairement mises de côté, parce que, en clandestinité, un des aspects de ta propre protection est ta capacité à prendre des initiatives au moment voulu. Le Pags a aussi payé le fait qu’il était, pendant longtemps, le seul parti. Dans un sens, il est devenu un « parti attrape-mouches ». Je ne dis pas cela de manière péjorative, mais des gens, qui avaient des choses à exprimer ou à faire avancer, disaient : « Je vais le faire avec eux ».


Nous avons payé le prix de l’influence positive que nous avons exercé sur l’animation des luttes, sur la société. Et il y a eu des manipulations du pouvoir. Dans le paysage politique algérien, depuis fort long temps, même si cela s’est multiplié de manière exponentielle au début des années 80, la manipulation est devenue un trait dominant. Mais, on ne manipule, au fond, que ce qui est manipulable. La manipulation indique une prise possible. Et c’est en cela qu’il y a un deuxième aspect, probablement lié à l’histoire interne du Pags … Il y a encore eu la sortie de clandestinité, donc une identité à affirmer,  un label à défendre et c’est alors qu’intervient le séisme de 1989, la chute des pays de l’Est. Les simples citoyens ne te prennent plus au sérieux. La crise du libéralisme n’était pas encore évidente. Et puis, il faut du temps pour se rendre compte que les communistes algériens existent, qu’en gros ce sont de braves gens, qu’ils se sont trompés d’appréciation car ce qui se faisait dans les pays de l’est n’avait rien à voir avec le communisme.

 

Pourquoi se sont ils trompés ?

 

A.S. : L’analyse des pays socialistes n’a pas été faite à temps. C’est vrai : Bachir Hadj Ali a écrit un  poème au moment de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, mais le parti n’était pas d’accord. Non pas qu’il approuvait ce qui se passait là-bas, mais il n’osait pas franchir le pas. Nous n’avons jamais osé le franchir. Cela n’était pas seulement une attitude idéologique. Par beaucoup d’aspect, c’était en relation avec l’intérêt de l’Algérie. A cette époque, nous n’avions que les Russes pour manœuvrer vis-à-vis des autres. Prosaïquement, on se disait qu’il fallait jouer la contradiction Est-Ouest.


Il y a dans le Pags une discussion sur les réformes introduites par Gorbatchev, mais elle était restée marquée par l’idée que l’URSS était un modèle. Nous ne sommes pas parvenus à faire le bond psychologique pour dire : j’analyse une réalité précise, en marxiste. Sans œillères, sans l’idée qu’il faut préserver le modèle, ou que sinon l’ennemi de classe va en profiter, etc. Cette démarche existait dans le parti, mais, dans son ensemble, il n’était pas préparé et s’est retrouvé désemparé, désarmé …

 

Je voudrais revenir sur les manipulations …

 

Je n’aime pas cette approche. Elle est devenue dominante. Les manipulations existent, partout d’ailleurs, mais en tant que concepts, manipulation et instrumentalisation fonctionnent aussi comme écran. Pour empêcher toute investigation du réel, puisqu’on croit, ainsi, le résumer. Les êtres sont déterminés, les situations évoluent en fonction d’un certain nombre de facteurs très complexes. Il y a la manipulation, mais aussi le fait qu’on a encouragé certains désirs individuels. IL y a eu une conception de réussite, de présence sociale qui est en contradiction absolue avec l’esprit clandestin et militant : s’effacer devant quelque chose de plus grand que soi. Il est clair que c’est le climat dominant de « césarisme » qui a introduit la putréfaction de la vie politique. La réussite facile, se mettre en avant, briller, faire du fric …, le Pags évolue dans une ambiance générale.


Je crois qu’à un moment donné, le parti, globalement, a abandonné, dans un sens systématique, le champ des luttes sociales. Pour cela, il y a eu la rencontre entre un certain nombre de gens et la montée du libéralisme à l’échelle mondiale, au début des années 80. Le développement du libéralisme en Algérie a été un élément de clivage, de reclassement dans toute la société algérienne. On peut concevoir que les gens se recyclent, ce n’est pas un problème si c’est clairement assumé. Et cela n’a pas été le cas.


Comme dans tous les partis, il y a une lutte pour le pouvoir. Et El-Hachemi Chérif, coordinateur du Pags, c’est un mécanisme d’une ligne ancienne, d’une tendance néolibérale d’abandon du marxisme, des catégories et aspirations communistes. La première étape a été de déstabiliser Hadjerès. J’allais dire qu’on a utilisé les divergences entre les communistes. Mais je n’irai pas jusque-là, car, pour moi, tout cela ne reproduit pas l’éventail du paysage communiste. Il y a eu captation de l’héritage communiste combiné à un anticommunisme organique. Et c’est à mettre en rapport avec le « chadlisme » et les interférences au débat interne des communistes. Actuellement, nous sommes à une phase nécessaire historiquement. Une phase utile de différenciation, d’approfondissement des choses, contrecarrée aujourd’hui dans et autour du Pags, par « la guerre des chefs ». Une affaire de boutique, de boutiquiers, qui fait qu’à la limite, les communistes qui suivent tel dirigeant ou tel autre devraient pouvoir discuter entre eux. D’ailleurs, la grande masse a réagi à l’annonce de la dissolution du parti, mais la grande masse est en dehors du Pags … L’Opa qui a été montée contre le Pags est en voie de finition…


Au début des années 80, les services sont intervenus à travers des rapports sur le cours du fonctionnement interne du Pags. Vers 1980, un « rapport » de la sécurité militaire, signé « Francis » prétendait mettre à nu le fonctionnement du Pags. Au secrétariat, nous avions le rapport sous les yeux et j’ai dit à Sadek Hadjerès : « Sadek, ils en savent beaucoup plus sur l’organisation ». Ils avaient modulé l’information pour l’orienter de manière particulière. C’est leur métier de sortir des documents fabriqués, à partir de ce qu’ils savent et de ce qui les intéresse de mettre.

 

C’est la part de manipulation évoquée tout à l’heure. Mais quelle prise a-t-elle trouvé dans le bureau politique du Pags ?

 

« Francis » était membre du Bureau politique et du secrétariat du comité central. C’est plus facile pour savoir ce qui se passe de l’intérieur !


Au moment du tournant, entre Boumediene et Chadli, il y a eu une opération pour mettre le Pags sur la touche, pour le neutraliser tous azimuts, y compris en mettant des gars ministres, y compris en visant certains cadres qu’on a rendu fous par des filatures intensives et des agressions. Pour le pays, tout cela a été une grave erreur. La direction du Pags en avait fait une, sérieuse, d’appréciation, en estimant que le successeur de Boumediène devait être M. S. Yahyaoui ! C’était là un des pics de la perversion de la ligne du parti, de sa stratégie, et qui consistait à nous identifier profondément aux luttes d’appareil. Nous avons été tirés vers cela et nous n’avons pas su métriser cette situation…


Bien sûr, il y a eu aussi une capillarité extraordinaire avec ceux que nous appelions, à juste titre, les « démocrates révolutionnaires » dans l’armée, l’économie, les institutions … Elle était voulue, au fond, de part la dimension nationale de la stratégie des communistes, mais elle a fonctionné de telle manière que tout le monde a perdu dans l’affaire.

 

Les uns ont phagocyté les autres ?

 

Oui. Une des caractéristiques des communistes algériens, je ne sais si c’est une qualité ou un défaut, c’est qu’ils prennent le temps de réfléchir. Et ils ont tardé à s’autonomiser, à l’échelle individuelle, comme à l’échelle collective. Je crois aussi qu’il y a un  reflexe, lié profondément à un des paramètres de l’identité du Pags : c’est l’identification du rôle communiste comme une force de cohésion nationale. Ce « il faut que les Algériens fassent des choses ensemble » est vraiment intériorisé.

 

Je pense qu’une des erreurs commises c’est, au début des années 80, de ne pas avoir compris qu’il y a eu un virage d’une profondeur qui dépasse ce qu’on a appelé « le virage à droite ». C’est un virage dans la manière d’être et le type d’exigence des gens. Il fallait à ce moment là adopter la ligne offensive pour le multipartisme. Il y a eu un échec historique du concept de Front. Il fallait en sortir et c’était en filigrane dans les résolutions du Pags de 1976.

 

Déjà, lors du premier congrès de la légalité, en 1990, il y avait des interrogations : le Pags doit-il rester un parti d’avant-garde, doit-il devenir un mouvement de gauche plus large ? Bref, estimes-tu qu’en tant que tel, le Pags a fait son temps ?

 

Sur ce point les expériences sont multiples et intéressantes. Ce qui semble s’en dégager c’est que quelque soit le redéploiement des forces alternatives dans différents pays, il faut que les communistes gardent leur identité. Les Italiens n’ont pas voulu le faire, ils ont donc eu un parti de gauche, puis les communistes, tout en ayant cette vue d’un large mouvement de gauche, ont créé le parti de la Refondation communiste. Chez les Allemands, il existe une mouvance communiste à l’intérieur du parti de gauche, le Pds, qui a opté pour un système de fonctionnement souple, où, en plus des structures « verticales » existent des possibilités « horizontales » de cercles de réflexion ou autres, avec  y compris leurs propres publications.

 

Cela pourrait-il être une alternative à la dissolution du Pags ?

 

Non. C’est à chaque pays de trouver sa voie. Pour le Pags, il faudrait à mon avis bloquer le processus de dissolution, prendre acte du fait que la mouvance socialiste, communiste s’est atomisée et appeler l’ensemble des noyaux, des individus, des cercles, y compris l’actuelle direction du Pags, à réfléchir autour d’une question simple : « Refonder l’identité communiste, est-ce possible ? » Une fois pris le temps qu’il faut, un an ou six mois, les gens décideront à l’amiable, d’un partage ou d’une union. Chacun campant entre temps sur ses positions organiques.


Il y a un chantage exercé contre les militants communistes. Il a été créé dans le Pags un climat général où, chaque fois que des camarades exprimaient des critiques, des objections, on leur répliquait : « Vous détournez le parti de la lutte essentielle contre l’intégrisme ». En quoi El Hachemi Chérif et les cinq dirigeants du Front de l’Algérie moderne (Fam) combattent-ils l’intégrisme ? L’armée mène la lutte contre le terrorisme. Mais eux ? Mis à part une succession de communiqués et ces thèses sur la partition de l’Algérie entre « modernes » et « archaïques » et la condamnation de trois millions d’électeurs du Fis? Si c’est vraiment ainsi qu’ils conçoivent cette lutte, à la limite, ils n’ont qu’à s’engager dans les corps spéciaux. Ils se comportent comme des supplétifs. Personne ne leur demande, nul n’en a besoin.


La lutte anti-intégriste, c’est aller au devant des gens. C’est discuter avec les ouvriers, les locataires, les parents d’élèves, les hommes de culture, à partir de leurs préoccupations et essayer de pousser les gens à réfléchir sur une autre manière de faire l’Algérie.


Je réagis par rapport aux « supplétifs » et à la stratégie de la tension, parce que dans la mentalité dominante des Algériens, le moment est à la recherche d’une autre manière de s’accepter et de vivre ensemble, y compris avec les « trois millions ». Les gens cherchent une synthèse pour recoller les morceaux cassés. Un réflexe d’esprit de conservation nationale est en train de s’opérer. On a l’habitude des modèles, mais peut-être que les Algériens vont inventer une nouvelle manière de vivre ensemble, par le bas. Je ne suis pas idéaliste, mais je crois que c’est comme cela que ça va se passer, par des consensus microsociaux. Ce renouveau ne répondra pas à des injonctions officielles, ce sont les gens du commun qui reconstitueront le tissu de l’identité algérienne.

 

Qu’est-ce pour toi que le Fam ?

 

C’est une construction d’en haut, une construction politico-policière. Je ne dis pas que ce sont tous des flics. Non, mais ce concept de « Front de l’Algérie moderne »  est venu d’en haut, pas de la société réelle. Ce sont des personnages en quête d’auteurs, pas un phénomène de société. Ce que je sais des dirigeants du Fan, c’est que lorsque j’étais avec eux dans le travail clandestin, c’étaient les plus staliniens, les plus « bolchéviques », des types qui pinaillaient pour une virgule de Marx, d’Engels ou de Lénine. Et du point de vue des méthodes organiques, c’était les types les plus directifs, les plus anti-démocratiques que comptait l’appareil clandestin du Pags. Et on les retrouve maintenant artisans d’un parti quasiment néolibéral !

El Hachemi Chérif, c’est le Fam, il est dedans de bout en bout, c’est confirmé par les textes publiés dans la presse. Mais, c’est également l’Algérie, ses concepts de groupes, de daïra politiques et il n’est pas allé au Fam parce qu’il ne pouvait pas promouvoir tous les siens. Je le répète, l’Algérie a besoin de clarté, de partis où chacun se présente à visage découvert, droite, centre, gauche, communiste.

 

Propos recueillis par Malika Abdelaziz, L’Opinion n°187, 18 janvier 1993.

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