Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par mohand

http://www.elwatan.com/images/2011/02/11/spip-143755_328030.jpg

 

ZOUBIR AROUS. PROFESSEUR DE SOCIOLOGIE. CHERCHEURASSOCIÉ AU CREAD : 

 

 

Entretien réalisé par I Brahim Taouchichet I 

 

Pour Le Soir d’Algérie  : 

 

Le regard du sociologue Zoubir Arous, que nous avons rencontré dans son fief au Cread (Centre de recherche en économie appliquée pour le développement) à l’Université de Bouzaréah (qui a besoin au demeurant d’un sérieux lifting), n’incite pas à l’optimisme. Sans être amer, il peut paraître excessif quant aux risques d’explo­sion sociale du fait des émeutes récurrentes, les sit-in de protestation, etc. Tout est fait selon lui pour que perdure un système à bout de souffle mais qui arrive toujours à rebondir. Acheter la paix sociale par les augmentations de salaires participe à la dilapidation des richesses natio­nales et encourage la paresse, la corruption et le gain facile. Jusqu’au budget de fonctionnement de l’Etat qui n’est plus constitué de la fiscalité générale mais de la rente pétrolière ! Société malade, absence de travail pro­ductif, Zoubir Arous en appelle au sursaut des consciences, au changement pacifique et consensuel qui nous épargnerait violences et malheurs... 

 

Qu’attendre de cette Assemblée nationale à forte présence féminine et laquelle participent de nombreuses formations politiques ? 

 

Zoubir Arous : En vérité, le Parlement a de tout temps été une institution paralysée quels que soient le contexte et les étapes par lesquels il est passé depuis sa création. 

 

Des lois ont été votées... 

 

C’est vrai, mais on doit dire qu’il n’a jamais été l’initiateur de lois sur lesquelles il devait légifé­rer. Les projets de lois lui sont imposés et il n’est nul besoin de citer une loi précise. L’Assemblée nationale a été incapable de jouer son rôle constitutionnel dans toutes les sessions, et ce, pour plusieurs raisons dont l’absence de tout esprit d’initiative d’une part. D’autre part, le pouvoir en place marginalise l’Assemblée. Nous sommes passés par une période dangereuse qui consiste à légi­férer par ordonnance et par-des­sus tout le député n’a pas conscience d’être investi d’une mission par le citoyen. Il se pose comme élément du pouvoir exé­cutif et non de l’institution légis­lative, ce qui le coupe des citoyens. Des sondages mon­trent que les jeunes en particu­lier n’attendent rien de cette Assemblée ni d’un changement réel venant du Parlement. 

 

Quant à la forte présence féminine dans cette Assemblée, elle est inattendue d’autant qu’elle n’est pas le résultat d’une évolution naturelle de la vie poli­tique. Avec tout le respect que je dois aux femmes, leur présence vise beaucoup plus à embellir cette Assemblée, et elle consti­tue le prétexte pour valider le discours sur l’égalité entre l’homme et la femme. Pour ce qui est du nombre de partis poli­tiques, je considère que le but recherché est de noyer les partis dans la vie politique et rendre inefficace leur action pour un changement politique réel. 

 

Quelle est alors votre lectu­re sur la crise que vivent tous les partis sans exception ? 

 

Tout d’abord, ces partis revendiquent la démocratie mais ce ne sont pas des partis démo­cratiques. Ils n’ont pas été créés sur une base de militantisme mais sur une appartenance conjoncturelle d’intérêts. Ces partis ne sont pas composés de militants mais de personnes qui se regroupent en fonction des opportunités et dont les intérêts personnels sont primordiaux. Ce ne sont pas des foyers de mili­tantisme. 

 

De mon point de vue, la plé­thore de partis politiques fait penser à un plan du pouvoir. Les partis islamistes, dont la caracté­ristique première était la discipli­ne, sont devenus le terroir de partis dissidents. Cela est tout aussi valable pour les partis démocrates et nationalistes. La migration d’un parti vers un autre n’est pas une migration idéologique. Les gens qui migrent sont tantôt démocrates tantôt nationalistes tantôt isla­mistes. L’appartenance à une formation politique ne tient plus à des principes mais à des inté­rêts personnels et le maximum d’avantages que pourrait offrir un parti. 

 

Les revendications socio­professionnelles dans toutes les corporations, les manifes­tations, voire les émeutes récurrentes ne semblent pas mettre en danger une paix sociale, même précaire, et l’explosion sociale dont par­lent certains analystes dont vous faites partie n’a pas eu lieu.


Il y a danger. On a échappé à ce qu’on appelle le printemps arabe. Evidemment, le prin­temps algérien ne peut être occulté. Mais un mouvement social s’inscrit dans un moment historique et non dans une période déterminée. Dans les années 1990, les revendications étaient politiques pour le chan­gement du régime sur la base d’un projet démocratique ou un projet dit islamiste. Nous devons revenir à l’histoire du mouve­ment de revendications des années 1980. Nous ne parta­geons pas la thèse de certains analystes qui affirment que le printemps arabe ne passera pas par l’Algérie. Les revendications sont à caractère social mais peuvent se transformer en revendications politiques à la faveur d’un facteur déclenchant qui peut être l’augmentation des prix, des excès dans les mesures sécuritaires ou autres. La société algérienne est sur un volcan. Tous les ingrédients de la déflagration sont réunis. Plutôt qu’une explosion et la violence, nous souhaitons qu’il y ait un changement pacifique consen­suel grâce à une bonne compré­hension des aspirations popu­laires à tous les niveaux. Le danger est que la catégorie sociale qui a provoqué l’explo­sion d’Octobre 1988 n’est pas celle d’aujourd’hui qui est consciente car elle est aussi constituée d’universitaires. Elle ne croit pas au cadre organisé des partis politiques ni aux asso­ciations de la société civile d’où le risque d’une anarchie généra­le ou de violence incontrôlable.


Corruption, course pour l’enrichissement par n’impor­te quel moyen, cette réalité n’épargne aucune couche de la société tandis que se déve­loppent dans le même temps de graves fléaux sociaux comme la drogue, la prostitu­tion, la grande délinquance.


La société algérienne a été touchée dans son harmonie morale en profondeur en particu­lier durant les années 1990. Les valeurs de la famille, de la soli­darité ont volé en éclats. Nous avons perdu la valeur du travail comme moyen de réussite. Nous sommes arrivés à voir dans le vol, la rapine ou «ch’tara» (débrouille), ou encore la corrup­tion des moyens d’acquérir le  pouvoir et plus grave d’obtenir un droit. Notre société souffre d’une violence diffuse et devient de ce fait une société violente. Cette violence est devenue indi­viduelle et incontrôlable. Les moyens (la famille) de sa maîtri­se ont été brisés. La société algérienne est malade au sens durkheimien, sociologique. Au plan moral, la corruption n’est plus motif de honte et la violence est devenue un signe de virilité. J’affirme qu’il faut aujourd’hui un sauvetage de la société avant celui du régime — qui du reste est le reflet de la société — où certains préfèrent maintenir le statu quo et recourir à la corrup­tion afin de perpétuer le régime. 

 

Le problème des harraga prend de l’ampleur de même que celui des suicides par pendaison ou immolation. Quelle thérapie pour une société où, apparemment, ces phénomènes se banalisent ? 

 

L’immolation par le feu se produit dans le cas de désespoir extrême, lorsque tous les hori­zons sont bouchés. Elle montre que notre société traverse de graves crises. La solution est dans le changement de la ges­tion de la chose publique. Il n’existe aucun endroit pour se reposer psychiquement. Ce n’est pas du suicide mais un moyen d’expression d’un mal dont souffre la société et montre qu’on a perdu les repères dans la conduite de notre vie quoti­dienne. L’immolation par le feu est le signe ultime de la maladie de la société. 

 

Allons-nous alors vers plus de problèmes et moins de solutions ? 

 

Tous les indicateurs vont dans le sens de l’aggravation de la crise. Notre société est deve­nue improductive. Par exemple : il y a quelques années, le bud­get de fonctionnement de l’Etat était fait sur la base de la fiscali- 

té générale. Aujourd’hui, il est pris de la rente pétrolière. Nous sommes en face d’une castra­tion de la société algérienne du point de vue du travail productif. Il faut des solutions radicales. 

 

Selon vous, tous ces maux que vit le pays viennent-ils du système ou des dirigeants qui se sont succédé depuis l’indé­pendance à ce jour ? 

 

Ce n’est pas une affaire de gestionnaires. La corruption est organisée. L’incapacité au travail est aussi organisée du fait des perversions induites par le système moral pris comme un tout.  En toute franchise, je dis à la  société algérienne tu es malade à tous les niveaux... 

 

Ceux qui nous dirigent en ont-ils conscience ? 

 

Certes oui, mais ils n’ont pas une stratégie claire. Mais cer­tains gagnent à ce que cette situation demeure en l’état. 

 

La situation qui prévaut dans le Sahel peut-elle ame­ner le régime à plus de rigidité par rapport aux revendica­tions de changement sous le prétexte des dangers aux fron­tières ? 

 

Malheureusement le système profite de l’environnement arabe et des pays africains du Sahel. Il est parvenu à exploiter les évé­nements en cours et ce qui s’est passé en Libye, en Égypte et ce qui se passe actuellement en Syrie. Il faut dire que cette pério­de de silence par rapport aux revendications de changement ne durera pas longtemps. 

 

Les revendications sala­riales sont en général satis­faites... 

 

J’appelle cela la corruption généralisée de la société. Elle ne peut assurer la paix sociale car le corrompu plus il en a, plus il en voudra davantage. C’est le cercle infernal. Il faut pousser les Algériens au travail, le travail productif dans une stra­tégie de captation de la main- d’œuvre toutes spécialités confondues jusqu’au plus simple travailleur. Ces augmentations de salaires sont un gaspillage des richesses du pays et consa­crent la corruption dans les mœurs. 

 

Les partis politiques préfè­rent-ils garder le silence ? 

 

On ne peut pas généraliser car il se trouve dans certains partis des militants sincères. Mais en Algérie, les formations politiques sont devenues partie intégrante du système. 

 

B. T. 

 

Commenter cet article